samedi 12 janvier 2013

Êtes-vous du mauvais côté ?

Au sujet de la "Manif pour tous", une amie dans l'organisation s'étonnait que je puisse y participer avec Civitas. Mais ce qui m'a surpris, c'est qu'elle ne m'a pas dit : "ce sont des extrémistes", mais plutôt "ils sont homophobes". Étonnant du point de vue d'une fille qui va manifester contre le mariage homosexuel, et qui a dû essuyer, au moins sur internet, de nombreuses accusations d'homophobie. Je tiens donc à la rassurer : elle sera toujours, pour certains, homophobe ; qu'elle s'y habitue.

Pour rassurer tous les autres et les préparer, voici un petit test pour qu'ils acceptent d'être du mauvais côté :

Votre fille de 7 ans rêve d'aller voir le dernier Disney au cinéma, qui raconte l'histoire d'une princesse amoureuse d'un prince orphelin et pauvre qui par ses qualités d'âme lui a ravi son cœur. En salle 2, il y a un film de la nouvelle société de production Disnouille, proposant la même histoire, mais où la princesse tombe amoureuse d'une princesse, qui se fait à la fin inséminer (ou qui commande des enfants en Belgique) pour produire une belle descendance royale.
A. Vous allez en salle 2 pour changer un peu et ouvrir votre fille au monde réel et à venir.
B. Vous allez en salle 1 sans réfléchir.
C. Vous hésitez en vous demandant quel est le meilleur modèle d'épanouissement pour votre fille.

Noël approche. C'est encore l'effervescence dans votre ville, entre lumières, crèches, Pères Noël, et jours fériés. Qu'est-ce que cela vous évoque ?
A. La laïcité doit œuvrer : la ville ne doit rien subventionner qui se rapporte à la vieille tradition catholique réactionnaire, et par respect pour les autres religions, aucune mention ne doit en être faite à l'école et à l'entreprise. Au contraire elle doit financer les autres religions pour qu'elles rattrapent leur retard.
B. Cela vous émeut et vous rappelle votre enfance, les traditions séculaires de votre pays, l'histoire de la France, et le plus grand mystère.
C. Vous comprenez que certains puissent ne pas adhérer à cette tradition, mais souhaitez quand même que Noël soit un moment spécial et férié, sans nécessairement de contre-partie avec Kippour ou l'Aïd.

Vous recrutez pour votre entreprise florissante qui dépasse désormais les 40 employés. Trois candidats sont susceptibles d'être retenus. Vous prenez :
A. Le Rom, vous serez ainsi un acteur de l'intégration et du mieux vivre-ensemble en France.
B. Le blanc catholique, vous avez beaucoup en commun [attention vous pouvez tomber sous le coup de la loi].
C. Le musulman, il vous a fait bonne impression, mais vous hésitez car vous suspectez au vu de son apparence très religieuse qu'il pourrait un jour refuser de serrer une main féminine, réclamer une salle de prière ou refuser de travailler le vendredi, ce qui vous mettrait dans l'embarras [attention vous tomberiez sous le coup de la loi].


Vous vous intéressez à la démographie en Europe et en particulier en France. Les statistiques ethniques sont interdites, mais certains indices tendent à démontrer qu'il y a un remplacement de population par des populations venues d'Afrique. Cela vous :
A. est indifférent, ou vous rassure, la couleur, le métissage et la diversité étant la seule voie pour l'Humanité.
B. fait peur, vous craignez des tensions ethniques, des guerres civiles, des enclaves comme vos frères serbes du Kossovo, la fin d'une civilisation qui vous était chère.
C. interroge : vous n'êtes pas un fervent adepte de l'islam, et craignez que la liberté d'expression, la condition féminine et les repères nationaux soient menacés, que les crimes d'honneur, d'apostasie, les mutilations et abus sur enfants, et les actes anti-catholiques se développent.

Vous vous intéressez depuis peu à l'économie, et on vous demande ce que vous pensez du protectionnisme. Vous répondez :
A. Le protectionnisme, c'est la fermeture, le repli sur soi, le racisme, le retour aux heures les plus sombres, la ruine assurée. Vive l'Europe libérale et la dérégulation des mouvements d'hommes, biens, services et capitaux.
B. Le protectionnisme a été la norme plus que l'exception ; il a permis à l'Argentine de s'en sortir ; partout où le FMI et la Banque Mondiale sont passés, leur doctrine néolibérale d'asservissement a créé la ruine du pays au profit des multinationales et des enrichissements personnels ; le protectionnisme permet par ailleurs le retour à la production locale, donc écologique et raisonnable.
C. Vous ne savez pas encore, mais suspectez que le néolibéralisme et la main du Marché ne règlent pas nécessairement les problèmes d'eux-mêmes.

Vous vous intéressez au fonctionnement du monde. Vous vous apercevez que du cinéma, aux médias en passant par les banques, les grands groupes et la science, les juifs sont sur-représentés par rapport à leur population. Vous trouvez que c'est :
A. sans intérêt, sans conséquence, sans cause, voire positif pour la démocratie.
B. l'histoire qui se répète, et que cela explique en partie pourquoi une certaine animosité finit toujours par retomber sur eux quand les choses finissent par tourner mal. Ne pas faire l'autruche en dénonçant les mauvais agissements de ceux d'en haut, pour le bien de leur communauté et de nous tous.
C. étonnant, il faudrait creuser le sujet.

Vous aimez l'histoire et en particulier celle de la Seconde Guerre Mondiale. Vous souhaitez en savoir plus sur les camps d'extermination. Comment vous y prenez-vous ?
A. Vous remerciez l'ex-ministre communiste Mr Gayssot d'avoir fait une loi pour vous dispenser d'avoir à enquêter, et n'abordez jamais le sujet sauf pour mettre en avant l'Holocauste face à ceux qui votent extrême-droite. Vous espérez vite une loi sur le 11 septembre, ou sur les crimes de Milosevic et Kadhafi.
B. Vous ne tenez pas pour dogmatiques les conclusions d'un rapport effectué par un tribunal militaire des vainqueurs un an après la fin de la guerre, et souhaitez en savoir plus par vous-même à travers des historiens zélés, même dissidents [attention vous tombez sous le coup de la loi].
C. La loi Gayssot vous dissuade d'entreprendre trop de recherches sur le sujet, mais vous vous étonnez que l'Histoire soit scellée par une loi, et suspectez des raisons politiques derrière les lois mémorielles, comme pour le génocide arménien.

---- Verdict ----

Question 1 (et similaires) :
A. C'est bien, mais pas suffisant. Allez en question 2.
B. Vous êtes homophobe, donc réactionnaire, donc raciste, donc islamophobe, donc fasciste, donc antisémite, donc négationniste, et fier de l'être. Les gens comme vous sont condamnés à disparaître, pour le plus grand bien de l'humanité.
C. Vous avez un instant fait une différence entre homosexualité et hétérosexualité. Vous êtes en vérité homophobe. Voir B.

-- Que des A
Bravo ! Vous êtes un des derniers hommes. Le test n'est cependant pas exhaustif, et restez toujours vigilant pour ne pas tomber du mauvais côté, car le Progrès évolue vite.
-- Au moins un B ou un C
Au-delà du sarcasme, c'est bien ce genre de raisonnement qui est constamment proposé et qui ne fera que se répandre. Apprenez à ne pas en être affecté. N'allumez plus jamais votre télé, et ne lisez qu'avec une infinie retenue tout journal subventionné par les grands groupes. Ne répondez aux personnes manifestement hostiles que par un sourire bienveillant.

- Bonus -
Prends un peu d'avance sur ton temps, et écris un questionnaire futuriste pour déceler la polygaphobie, la transphobie, la chariaphobie, et l'incestophobie. Fais-toi aussi ton site internet avec tes camarades de parti pour dénoncer et référencer ces dérives inacceptables.

lundi 17 décembre 2012

Les quatre frères (fable survivaliste)

Depuis un millénaire, au village d'Eau-Pure
Le rythme des saisons coloriait la nature
Et dictait de ses lois la conduite des hommes,
Soumis avec respect à ces forces obscures.
Le cœur des paysans affairés à leurs tâches
Regorgeait de fierté d'avoir apprivoisé
Les cieux mystérieux, chantant de bonne grâce
La vie que prodiguait l'alliance proposée.
Dans la dure harmonie des labeurs et des terres
Se formaient au soleil la chère subsistance
Du ventre à moitié vide. Auprès d'une rivière
S'épanouissait loin une fleur aux fragrances
Jusqu'alors inconnues. Un jeune homme très sage
Trouva bon d'en cueillir une simple poignée :
Une pour sa charmante, une pour le potage
La dernière à maman, espérant la soigner.
On reçut aussi bien la soupe et le bouquet,
Et la dame alitée fut debout le matin.
La nouvelle aussitôt fit le tour des troquets ;
On prépara bientôt des poudres pour le teint,
Des rehausseurs de goût, des pigments bleu saphir
Des pilules de joie, des potions de mémoire,
Et mille objets encor qui bien vite suffirent
A contrebalancer la charge des devoirs
Et celle des bonheurs si longtemps refoulés.
On se mit de bon cœur à cultiver la plante
Partout où se trouvaient des friches isolés,
Car chacun désirait une vie plus clémente.
Et bientôt le désir attisant le besoin
On délaissa le blé, on irrigua sans crainte
La nouvelle culture, en gardant bien le soin
Que jamais on ne vît les réserves atteintes.
L'excellente industrie ne cessa de fleurir
Et l'on réassigna chaque métier selon.
Quelques esprits chagrins trouvèrent à redire :
On changeait un pays qui jusqu'alors tint bon.
Les charmes du progrès sans nulle controverse
Séduisirent le peuple, et la marche espérée
Devint marche forcée, par le joug du commerce,
L'empire de la mode et le taux d'intérêt.

Quatre frères mariés vivaient en ce village.
Ils se réunissaient chaque fin de semaine
Pour causer du bon temps et d'histoires moins sages.
Chacun avait jadis applaudi à l'aubaine
Mais voyait désormais la manne végétale
Selon sa façon propre. Ainsi le premier frère
Se riait du passé, bercé par l'idéal
De la modernité : "Nous entrons dans une ère
De responsabilité que tous nos descendants
Dresseront en modèle ! Évoluons encore
Dans le sens de l'Histoire ! Il est bien évident
Que nous saurons toujours dominer notre sort."
Le deuxième écoutait d'une oreille distraite
L'opinion dominante, acquiesçait d'emblée
Et s'adonnait sitôt aux choses moins abstraites.
Nul avertissement jamais ne l'eût troublé,
Prétextant au besoin : "Tous les experts démentent"
"Le temps agit en cycle", ou encor s'il fallait :
"Qui connaît le futur ?". L'âme un peu moins confiante
Le troisième des fils peu à peu se troublait,
Perturbé à moitié par les dérèglements
Et les signes nombreux qui auguraient misère :
Récoltes en menace, abeilles en tourment
Dépendances accrues, équilibres précaires...
Mais il avait à perdre, entre un nouveau confort
De vieilles amitiés, des conventions sociales
Et la douce illusion de n'avoir pas eu tort :
"Quand cela serait vrai, il faut tant bien que mal
Continuer de vivre". Ainsi seul le dernier
Choisit la liberté, en préférant savoir,
Et se reconstruisit hors du monde vicié.
A force d'accepter de chaque jour déchoir
Dans sa fuite en avant, le village épuisé
N'eut plus pour se nourrir que de sèches racines
Des rebuts en colline, et la mémoire usée
D'un passé plus fertile - alors, point de rapine,
Point d'individualisme, et la crainte des cieux.
La nature à genoux dispersait vengeresse
Ceux qui l'avaient ruinée. Agissant de son mieux
Le quatrième frère avait œuvré sans cesse
Pour que fût préservée l'essence de ce monde :
La ruche fut chérie, la terre et l'eau bénies,
Et les graines de vie redevinrent fécondes.
On frappait à sa porte, à présent démuni,
Mais toujours inconscient du juste châtiment
Qu'on avait conjuré. Sans jamais regretter
Leurs propos injurieux ou leurs faux jugements,
Ils croyaient avoir droit à l'hospitalité
Pour eux et leur famille. Ils furent accueillis
Sans l'ombre d'un reproche et traités dignement.
Le passé était fait, et bien qu'ils aient failli,
Et failliraient encor, seuls comptaient le présent,
Le souverain pardon et la quête des âmes.
Au milieu du mensonge, au milieu de l'horreur,
De la faiblesse humaine ou des injustes drames,
L'homme est libre à donner son esprit et son cœur.

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"Le temps, c'est nous" - saint François de Sales

dimanche 21 octobre 2012

Rationalité de l'extrémisme

Combien de fois n'avez-vous pas subi, entendu ou proféré l'insinuation sidérante d'extrémisme ? Ce mot glace le débat comme il gèle la réflexion. S'en prémunir amène toutes les circonvolutions préparatrices et les précautions majoritairement inconscientes pour éviter le couperet de la sentence rédhibitoire : tu es extrémiste. Les progrès de l'humanisme t'évitera l'échafaud, pour un bannissement médiatique ou social clément. Pourtant, la dialectique de la juste modération repose entièrement sur un sophisme grossier : la voie du milieu est préférable aux deux possibilités extrêmes, présentées comme absolues.

L'oubli de l'humilité, accompagné des mythes de fin de l'Histoire et de transparence médiatique, nous condamne à reproduire le même terrorisme intellectuel pour lequel l'Ecole nous avait pourtant mis en garde tant de fois, à travers les néo-martyrologes, quoique très romancés, de Bruno, Galilée, Darwin. Certes, mais ce coup-ci pour sûr, l'évidence est trop criante !, se convainc la foule dans une mise en commun de l'effort et des responsabilités. Concilier le discrédit des pensées non conformes avec les idéaux de démocratie et de liberté de pensée et d'expression ordonne néanmoins cet artifice : l'extrême sort du domaine de l'opinion recevable et s'exclut automatiquement de l'axiomatique libérale de la tolérance.

Impossible définition pourtant que l'écart à la normalité, ce que tend à cacher l'emploi du terme disqualifiant d'extrême-droite, comme une analyse précise et foudroyante de celui qui pense mal, entre racisme, ultra-nationalisme, traditionalisme voire néo-libéralisme - peu importe que cette définition se rapporte bien plus au Likoud de Netanyahou qu'au parti modéré des Le Pen.
Relativité dans l'espace quand la xénophobie d'un Nîmois ferait sourire un japonais, quand ce qui est présenté comme le patriotisme français nauséabond du prolétaire manipulé parvient pourtant difficilement à cacher le pendant nationaliste intense, quoiqu'hypocrite puisque restreint à la pensée lointaine et mythifiée, des algériens en France.
Relativité dans le temps quand ce qui évoquerait désormais "les heures les plus sombres de notre Histoire" fut asséné par le ministre de l'Intérieur sous Blum ou par les communistes sous Marchais, quand ce qui pouvait être débattu calmement ne paralysait pas par crainte d'un retour à l'esclavagisme ou l'extermination des juifs, quand ce qui relevait du racisme intolérable sort désormais de la bouche des maires des partis bien comme il faut.
Comme l'avait vu Orwell, le façonnage idéologique s'empare de la langue, forçant la dichotomie manichéenne
de l'acceptable dans notre paradigme réflexif. Le terme comme sens, et non plus l'idée qui a fondé ce terme. Tu es de gauche ? Tu es de droite ? Tu es d'extrême-droite ? Autant de réductions qui prévalent sur la compréhension d'un raisonnement autre : sentiment du mot contre définition précise, catégorisation contre nuance.

Au-delà du spectre politicien, l'anathème se transmue en ironie, laissant au jugement péremptoire le soin de dominer le débat. Télécharger gratuitement 100 films sur la toile, frauder l'assurance ou se servir dans les supermarchés certes dépourvus de scrupules ? Normal. Oser nommer vol ce non-respect de la propriété ? Extrême. Penser que Lee Oswald n'était pas qu'un tireur isolé ? Normal. S'étonner de la nullité des services secrets américains le 11 septembre ? Extrême. Abandonner notre souveraineté à d'anciens maoïstes non-élus ? Normal. Mettre en avant le simulacre démocratique de l'alternance droite/gauche ? Extrême. Croire que la force de l'effet de la substance homéopathique croît avec le nombre de dilution ? Normal. Penser que le seuls le hasard des mutations et la pression de sélection naturelle peinent à expliquer l'apparition de la vie et de l'Homme ? Extrême. Arrêter la vie d'un fœtus déjà viable car atteint de trisomie ou mucoviscidose ? Normal. S'interroger sur la sacralité droit à la vie pour les violeurs terroristes multirécidivistes ? Extrême. Vouloir que l'Eglise suive la modernité, en vidant sa substance et ses églises ? Normal. Ecouter une messe comme toutes les générations précédentes, en latin pour les seuls passages rituels ? Extrême. Prendre l'avion pour s'amuser ? Normal. Ne pas souscrire aveuglément aux conclusions du GIEC et à la psychose unilatérale sur le CO2 ? Extrême. Accepter l'épuisement des ressources fossiles et des métaux ? Normal. Prévoir l'effondrement économique ? Extrême. Se ruer sur le dernier gadget électronique, inconscient de la sueur et du sang qui l'a construit ? Normal. Ne pas céder aux injonctions de la repentance coloniale ? Extrême. Se moquer des 500.000 enfants irakiens morts à la suite de l'embargo américain ? Normal. Ne pas compatir aux prétendus massacre de Benghazi ? Extrême. Consommer de la viande tous les jours, dont la production d'un seul kilo coûte 15000 L d'eau, pollue et appauvrit les sols, dévaste des forêts, rend les antibiotiques inefficaces ? Normal. Tenter de manger local, sans recourir à la congélation domestique ? Extrême. Consommer de l'emballage à ne plus savoir qu'en faire ? Normal. Ne pas manger avec des couverts en plastique ? Extrême.

Face aux dysfonctionnements de ce monde, la prise de conscience parfois, la gêne souvent, puis l'acception toujours. L'abdication et l'oubli de masse comme programme. Au contraire, si nous refusons ce schéma, le maintien en éveil, la remise en question permanente. Le lointain est notre refuge, la lumière notre Graal, le chemin notre moyen. Fuir loin - ou revenir - de la démesure, de l'hubris, de l'extrême normalité de cette fuite en avant, de notre fatigue morale, de notre civilisation épuisée, de cette Grande Déconstruction que les générations futures qualifieront à leur tour d'extrême, de folle et d'autistique. Et ils se demanderont la raison de notre aveuglement, ce bancal postulat du Progrès linéaire, face au rappel de l'Histoire. Et ils nommeront les partis au pouvoir l'Extrême-Centre, comme nous aujourd'hui dans notre combat dérisoire du mot juste et de l'opprobre puérile.

Notre mémoire ne s'est-elle pas construite au son de l'exception ? La grandeur des saint François, William Wallace, Jeanne d'Arc réside-t-elle dans leur normalité consensuelle, leur tiédeur expressive ? La veulerie, la modération, le grégarisme et le conformisme comme valeurs, contre le courage, le caractère, le charisme et l'indépendance. L'insidieux renversement, entretenu par l'assoupissement consumériste, dénigre le jusque-boutisme de la réflexion, qui cherchait s'émanciper des pulsions, des craintes, des envies, et de la pression populaire. Se libérer des opinions communes, ce n'est pas nier la culture populaire, la communauté de destin et le socle idéologique national au profit de réflexions personnelles atomisées donc divergentes, ce n'est pas se dresser contre la masse, mais c'est au contraire tirer sa conscience globale vers le haut, la Vérité n'étant pas isotrope.

J'entends les défenseurs de ce monde avancer que la préciosité amphigourique de mes messages ne chercherait qu'à masquer mes impiétés républicaines, que ce charabia pédant ne servirait qu'à justifier mon vote inacceptable et mon animosité tribale. Pourtant le chemin s'est construit exactement à l'inverse : jamais mes postulats ne furent assemblés de quelconques haines ou allégeances, mais seulement édifiées par le souci de précision et de bonheur commun. La frontière se dessine difficilement entre les résistances glorieuses, les terrorismes sans cause, la soumission molle, le retrait esthétique, et nous laisserons l'Histoire juge de nos engagements. En attendant, la rhétorique de l'extrémisme, établie sur un relativisme culturo-centré et une disqualification irréfléchie, se doit de disparaître au profit d'une construction de l'acte et du verbe fondée dans l'absolu du bien et du vrai.

mercredi 19 septembre 2012

Éloge de l'immobilité

L'heure est à la découverte. Qui aurait l'impudence d'émettre une critique du voyage ? Celui qui forme la jeunesse, éveille à l'universalisme et aux saines différences, provoque la rencontre improbable et enrichit nos cœurs. L'audacieuse évasion nous libère d'un quotidien mesuré, de son empreinte usante, d'une fatigue des sens et du corps. Cappadoce, Pérou, Islande ou Vietnam, intarissables sources de jouvence de l'homme moderne assoiffé. Qui n'y goûterait ?

La démarche de confrontation culturelle résulte cependant moins de l'expression d'une volonté intérieure profonde que d'une contrainte sociétale forte. Est-ce la maturation d'un attachement réfléchi ou émotionnel pour une contrée spécifique, d'une admiration durable pour un peuple qui guide notre décision ou est-ce l'impératif d'un choix annuel, sous la contrainte de la date, du climat, du prix du billet, de la côte de popularité de la région de destination ? Hors la réflexion personnelle, la construction du désir repose également sur le mimétisme, le grégarisme, et comme toute consommation superflue sur une stimulation publicitaire permanente. Comme on se gargarise de la voiture dans laquelle on s'assoit, on vante l'endroit du globe que l'on visite, nous petits êtres insignifiants que seul le hasard du temps et du lieu autorise à ce privilège inouï. Quelle place revient vraiment à la liberté de choix face à la course à la nouveauté, au besoin de rompre la routine conjugale, à l'envie de faire saliver ses collègues, à l'inconscient mis à ébullition ?

Supposons même que le voyage ait été décidé librement. La noblesse du dessein m'a toujours paru suspecte.  On se pare souvent des bienfaits de l'immersion chez l'indigène. Non que cela n'existe pas, mais - dans mon milieu en tout cas -, le résumé des deux semaines de congés se résume souvent ainsi : "il a fait super beau les quatre premiers jours, après ça s'est couvert. Heureusement au retour l'avion n'a pas eu de retard comme à l'aller. On a visité San Francisco (le Golden Gate), après on a fait : Yosemite, la Death Valley, le Grand Canyon, Brice Canyon, euh non... ah si en fait, Las Vegas (on a presque rien perdu), et L-A on s'est perdu c'est grand. Enfin c'était trop cool à part qu'on a beaucoup conduit quand même". Considérations sociales, pécuniaires, climatiques, plus rarement récit de conversion intérieure. Le plaisir repose d'ailleurs presque autant dans le fait d'en parler que d'y être. Que tout cela puisse être vecteur de rapprochement familial, de souvenirs de jeunesse, de bon temps ne fait pas de doute. Mais que l'on admette alors que tout ceci reste avant tout une affaire de plaisir personnel égoïste. Bien peu soucieux en effet que celui qui vante la beauté de la Nature, et par sa quête de l'endroit encore préservé, le destine irrémédiablement à sa dénaturation proche. Et que dire du malheureux bobo qui, après une sincère diatribe sur le méchant CO2 et le gentil développement durable, vous énumère ses futures destinations outre-atlantiques sans se provoquer de court-circuit. Il avait en effet un bon modèle ! Sans aller à l'extrême démesure des enterrements de vie de garçon express en Europe centrale ou des vols zéro gravité et suborbitaux, que pourrait justifier qu'un tel déploiement de ressources, grignotant peu à peu le travail cumulé du temps, de la Terre et des hommes, ne serve qu'à nous divertir un court instant avant de nous replonger de plus belle dans un monde que nous cherchons à fuir ? Qu'avons-nous personnellement tant produit ou inventé qui nous autorise à jouir de ce que ni les vrais explorateurs, ni les rois et empereurs n'auraient même pu imaginer ?

Le mythe du voyage reste pour moi celui du pèlerinage du Mont Saint-Michel, des 400 km à pied que Bach entreprit à travers l'Allemagne pour rencontrer le maître Buxtehude, du trek intégral et dénué. De l'exquise rencontre, on a fait un circuit. D'un rêve d'une vie, on a fait un besoin. Du pèlerin qui passe, on a fait un commerce. James Cook contre Thomas Cook. Un retour choisi à la simplicité serait salutaire, car la vraie joie se trouve en nous.

dimanche 2 septembre 2012

Du discernement des sources d'information

"Mais qu'est-ce tu lis toi ?". Tourner sa langue 7 fois dans sa bouche avant de répondre, et bien voir à qui vous vous adressez. Le risque n'est pas tant d'être mal vu - au contraire il faut s'y habituer - mais plutôt de ne pas braquer. Je m'étais égaré à critiquer le journal de référence Lee Monde à mon boulot, et n'avais pas préparé de réponse à cette question. J'ai donc louvoyé et c'est mal. Mais je gage que la vérité aurait jeté un petit froid à la cafétéria.
J'ai eu la même question, cette fois d'une amie plutôt bienveillante qui se demandait quoi lire pour se renseigner, sur la Syrie par exemple. Après le traitement méprisable de la Serbie, du Kosovo, de l'Afghanistan et de l'Irak, et de la Libye, je consacre nettement moins d'énergie à ces choses, et évite de perdre mon temps et le reste de candeur que j'ai à préparer une argumentation contre les mensonges des médias sur le Proche-Orient.

Loin d'avoir tout compris à la situation, je lui ai donc laissé deux choix pour les sources, d'après la façon dont ils ont abordé le conflit libyen :
1. des sites partisans, racistes, fascistes, antisémites, totalitaires, complotistes, sans crédibilité, un peu long à lire ou écouter, mais financièrement indépendants
2. des sites conventionnels où l'expression suit la loi de la concurrence libre et non faussée, par des journalistes cultivés et impartiaux, avec une information synthétisée à souhait - accessoirement financés par Rothschild, Bouygues, Bolloré ou Dassaut (noter l'emploi régulier du conditionnel pour ne pas trop se mouiller, et les témoins éthérés). Le mieux étant de remonter directement à l'AFP, garante de l'indépendance et "qui recherche une information complète et objective". Pour résumer, ça a donné : arrêter le bain de sang - euh en fait, prévenir le bain de sang - enfin j'veux dire permettre aux velléités démocratiques de percer - bon au final éjecter un dictateur haï et peu recommandable c'est toujours ça de pris. De toute façon, un pays africain en guerre civile, c'est un peu normal, ça ne devait pas être beaucoup mieux avant.

En fait, je doute même qu'un petit nombre en vienne à lire ce genre de presse, quand bien même ils auraient le sentiment que leur contenu n'est pas si infâme : premièrement la vérité et le réveil seraient par trop douloureux, et ils préfèrent conserver l'image d'un monde fait de gentils français et d'élites point trop cyniques, et penser que jamais notre civilisation démocratique et progressiste ne s'effondrera, une sorte de Good Bye Lenin transposé au monde occidental ; deuxièmement, l'émancipation intellectuelle requiert beaucoup de temps et d'énergie ; troisièmement une nécessité de confort social pousse au conformisme : être comme les autres, avoir bonne conscience, ne pas risquer de se mettre à la marge.
Au mieux, ils se pareront d'un :
- "A quoi bon lire de toute façon, puisque les médias nous mentent et qu'il est impossible de savoir si la source est crédible ? Il faudrait y être." Peu importe qu'ils vous assénaient dix minutes plus tôt que vous aviez tort et qu'il était indécent de soutenir Kadhafi contre l'OTAN, présumant que leur source était donc fiable, désormais le relativisme, la négation de leurs chères Lumières leur donneront l'illusion que la morale est sauve, jusqu'au lendemain où le disque aura été effacé par le cours de leur vie bien loin de ces discussions un peu barbantes.
- "Ne lire qu'un type de site, franchement c'est pas mieux" : l'argument qui se retourne immédiatement, puisque contrairement à eux, nous avons eu les deux voire les multiples versions, par exemple la vision France 2 des joies de la diversité, et l'autre côté du miroir.
- "Ouais ben franchement je préfère pas savoir ; tu dois déprimer à longueur de journée à force de lire ça" : aucune joie à tirer de cet ultime aveu d'ignorance, leur dire que vous ne vivez pas plus mal voire bien mieux que lorsque vous ignoriez le niveau de corruption de la presse et du monde, qu'il vaut certes mieux anticiper le futur et que vivre libre procure une vraie joie intérieure, tout cela trouvera probablement peu d'écho.

La pilule bleue ou la pilule rouge.

Et pour répondre à la question originale, je dirai désormais : "tout, avec un accent particulier sur les sites indépendants présentant des opinions construites".